8 ans après

8 ans après, je pourrais vous dire que tout est plus facile, que le temps aide, que le deuil est fait.

Oui, je pourrais le dire mais ce serait un peu mentir parce que même si la peine s’atténue,un deuil ne se fait pas. On ne se réveille pas un matin en se disant « hey hey, ça y est j’ai fait mon deuil, je peux reprendre une activité normale »

Non. En réalité, c’est forcément bien plus complexe que cela. C’est un processus en mouvement, jalonné d’étapes. Parfois ça va, on mène une vie normale et puis à d’autres moments, ça revient comme une morsure, comme une brûlure en plein cœur.

Avant…

De ce 19 Mai, je n’ai rien oublié. Ni les douleurs au petit matin, ni la voix de la sage-femme, ni le silence si assourdissant qu’il tambourinait dans ma tête dans le froid mortifère de cette salle d’accouchement. Ton petit corps tout chaud posé contre moi, mes lèvres sur ton front glacé lors du dernier au revoir.

Je pense souvent à toi tu sais, je me demande à qui tu ressemblerais, quel genre de petit garçon tu serais. Plutôt sage, plutôt aventurier, les cheveux bruns et un air décidé ? Est ce que tu serais un petit garçon collé à sa maman, est-ce que tu serais le partenaire de foot de ton papa ? Quelle mère aurais-je été pour toi ? Et puis parfois, je n’y pense pas du tout, non pas que je t’oublie mais je laisse la vie prendre le dessus.

Tu sais, on m’avait dit (sûrement en pensant bien faire… )

« Tu es jeune, tu en auras d’autres, tu finiras par oublier… »

Alors, j’annonce: non je n’ai pas oublié. Parce qu’on n’oublie pas l’enfant qu’on a porté et qu’on ne cessera pas d’aimer.Les premières semaines qui ont suivi, une phrase revenait en moi comme un leitmotiv « j’ai eu une chance inouïe,certaines femmes ne connaîtront jamais la joie d’être enceinte, je suis ta petite maman à jamais » Une de mes amies (qui se reconnaîtra si elle me lit…) me disait que non, je ne pouvais pas dire que j’avais eu une chance inouïe, que la colère était légitime face à cette injustice. Je crois que quand on est vraiment désemparée on essaie de se raccrocher à des détails, des convictions qu’on crée de toutes pièces.

Après…

 8 ans et toujours autant de mal quand je vois Mai arriver… Ce pincement au cœur, cette boule de tristesse, comme si je m’autorisais à ne l’exprimer qu’une seule fois dans l’année.

Il y a les dates anniversaires, les fêtes de fin d’année, les annonces de grossesse des amies qui font toujours un peu mal, les premières rentrées des classes, tellement de premières fois,sans toi, sans toi.

Et surtout…Il y a tes sœurs. Mes deux merveilles. Sans toi, pas d’elles. J’étais maman sans enfant, avec elles, je suis devenue maman à plein temps et pourtant, j’ai toujours autant de difficulté à répondre à cette question :  « Et toi, tu as combien d’enfants ? »

Je ne sais jamais comment répondre. J’ai porté trois enfants, j’en ai deux à mes côtés. Comment l’avouer sans mettre mal à l’aise la personne qui pose la question? Comment ne pas t’oublier sans pour autant dévoiler cette part d’intimité? Je déteste cette question. Comme j’ai détesté les « Oh vous attendez encore une fille ! Vous n’êtes pas trop déçue ? » Bah écoute… maintenant que tu le dis… Les gens ne savent pas, ils ne peuvent pas deviner, ils ne pensent pas à mal. Je sais tout ça. Mais je sais aussi que ces petites phrases si anodines peuvent être assassines.

Ce n’est jamais très drôle de parler du deuil périnatal, on pense qu’il vaut mieux le taire, passer le chagrin sous silence, avec un peu de chance, il disparaîtra peut-être… Alors, on s’adapte, on s’acclimate, on s’apprivoise tant bien que mal avec la personne qu’on était avant, avec celle qu’on est devenue depuis. Je n’écris pas aujourd’hui pour raviver la douleur ou pour rappeler qu’on a souffert. J’écris parce que parfois c’est nécessaire…

8 ans seulement? 8 ans déjà ? Une éternité depuis toi. Une journée à laquelle je suis heureuse d’avoir survécu, une journée qui m’a mise à terre mais pas vaincue. Vaillamment, la rage au cœur et les larmes si près de couler, je guetterai comme chaque 19 Mai l’arc-en-ciel qui comme par magie apparaît, une coïncidence sûrement mais pour moi le signe d’un petit absent bien présent.

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20 réflexions sur “8 ans après

      • Natetval dit :

        « Et puis parfois, je n’y pense pas du tout, non pas que je t’oublie mais je laisse la vie prendre le dessus. »
        Des mots si tristes et si beaux à la fois, et surtout si vrais …. Merci de les partager et de les dire « tout haut » .
        Douces pensées à vous deux.

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    • Ludivine dit :

      J’aime toujours autant te lire …. parfois je ris, parfois pas … forcément ! Mais c’est toujours si vrai, si simple et en même temps si tendre … je t’envoie une douce nuit et des rêves plus doux encore, et une pensée émue à ton petit ange . … N’oublions pas un bisou à ses soeurs …

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  1. Stef dit :

    … ce texte m’a arraché quelques larmes dès le matin.
    J’aurais aimé pouvoir l’écrire moi-même et trouver des mots aussi juste.
    Ça fait « du bien » de se dire que les sentiments ressentis dans une pareille situation sont partagés avec d’autres mamans.
    Bravo et surtout merci.

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  2. Valérie dit :

    Bonjour, j’ai été très touchée de lire de texte si émouvant. Je me suis tellement retrouvée dans ce que vous décrivez, la réaction aux questions « combien d’enfants avez-vous ? » et notre embarras à répondre pour ne pas mettre mal à l’aise notre interlocuteur… (Euh, trois mais en fait quatre). Emilien aurait eu 18 ans le 4 mai de cette année. Il fait partie de notre histoire familiale, un arbre porte son nom dans notre jardin…. Belle continuation à vous, votre mari et vos filles.

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  3. Caroline dit :

    Bonjour,
    Je suis tombée par hasard sur votre blog (et oui, la magie de google) et votre texte fait écho à ma situation. Mamange d’un petit bébé qui est né beaucoup trop tôt (j’ai accouché à 5 mois et demi) en décembre et qui est décédé à la fin du mois de janvier, on me dit également « tu es encore jeune (j’ai 34 ans) et tu en auras d’autres ». C’est très maladroit cette phrase, comme si un autre bébé pouvait remplacer celui qui est décédé.

    Vous vous demandez à quoi ressemblerait votre petit garçon, quel type il serait. Je vais vous raconter une anecdote à ce sujet.
    Avec mon compagnon, nous étions assis sur un banc au bord de plage. Je vois un petit garçon qui court devant nous. Je dis à mon compagnon : « tu te rends compte, notre fis restera pour nous un petit bébé. Il ne grandira pas. » Puis, ensuite, un petit retraité qui n’a l’air pas d’être en grande forme passe devant, je rajoute « notre fils ne sera jamais un petit garçon mais il ne sera pas non plus un papy sénile »… Je reste persuadée que c’était notre petit ange au ciel qui nous faisait un petit signe.

    Bon courage à vous

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  4. Jacques dit :

    Bonsoir,
    J’ai découvert votre blog via le Huffington-Post que je remercie d’ailleurs. Votre post est touchant, sincère… Il est arrivé la même chose à une de mes amies. Enceinte de jumeaux, elle en a perdu un quelques mois après suite à une malformation cardiaque. Lors de son enterrement, la maître de cérémonie, plus âgée qu’elle, a su trouver les mots pour l’apaiser. Elles se sont revues, ont pu échanger, devenir comme mère et fille. Mon amie a alors décidé d’embrasser une carrière funéraire dans laquelle elle est à sa place. Avec du recul, elle me dit souvent que sans la disparition de son petit, jamais elle n’aurait pensé être agent funéraire. Comme quoi, la vie ou la mort mène à tout.
    Ma mère, 78 ans aujourd’hui, à perdu deux petites jumelles quelques mois après la naissance. Dans les années 60, il n’y avait point de psychologues pour aider à en parler afin de faire son deuil. Les tabous et les silences étaient aussi très forts. En vous lisant, cela me conforte dans mon idée. Elle a dû souffrir… Je ne peux que vous souhaiter beaucoup de courage, mais vous n’en manquez pas, je le sais.

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